Un scandale judiciaire qui a marqué l'Italie ressurgit sur HBO Max
Depuis quelques jours, avec son premier épisode diffusé le 20 février sur HBO Max, Portobello circule de bouche à oreille comme « la série incontournable » : un titre qui intrigue même ceux qui n'ont pas vécu directement l'époque de cette télévision et qui remet sous les projecteurs un fragment de chronique devenu, pour de nombreux spectateurs plus jeunes, simplement un nom dans les manuels ou une référence lointaine. Pourtant, pour l'Italie des années soixante-dix et quatre-vingt, cette affaire n'avait rien d'abstrait : ce fut un traumatisme national, une rupture dans les rapports entre spectacle, justice et conscience collective.
Enzo Tortora et le phénomène Portobello
Pour comprendre pourquoi le réalisateur Marco Bellocchio a choisi précisément l'histoire liée à l'animateur Enzo Tortora pour en faire le sujet de la série italienne la plus attendue de l'année, il faut revenir sur qui il était avant l'affaire judiciaire. Né à Gênes le 30 novembre 1928 et décédé à Milan le 18 mai 1988, Tortora était journaliste et figure centrale de la radio et de la télévision italiennes, capable de conjuguer popularité et crédibilité à une époque où la Rai constituait encore le grand « centre » du récit national.
Sa signature était celle d'un animateur brillant mais jamais superficiel : quelqu'un qui savait évoluer dans le divertissement sans perdre son autorité, et qui pour cette raison est entré dans les foyers avec une familiarité rare. Le symbole de cette période reste évidemment Portobello, diffusé en première partie de soirée le vendredi sur la Rete 2 (devenue Rai Due) de 1977 à 1983, puis brièvement en 1987.
L'émission était conçue comme un « marché farfelu » où tout pouvait arriver, mais dans une structure parfaitement reconnaissable : annonces, inventions, rencontres, personnes recherchant quelqu'un ou quelque chose, appels téléphoniques en direct filtrés par le « centralone », et ce perroquet devenu mascotte et phénomène populaire. Le nom lui-même venait de Portobello Road, la rue londonienne du marché : une idée simple et extraordinairement puissante, capable de transformer la télévision en une place publique où n'importe qui pouvait entrer, appeler, proposer, demander.
La grandeur du programme résidait moins dans un segment particulier que dans son effet d'ensemble : Portobello assemblait des fragments de vie réelle dans un format de grande écoute, anticipant des mécanismes qui deviendraient ordinaires des décennies plus tard. Ce n'est pas un hasard s'il reste dans les mémoires comme l'une des émissions les plus populaires de la télévision italienne et si, par son influence culturelle, il a laissé des traces même hors de l'écran, avec des rubriques, imitations, jeux et citations entrés dans le langage courant. Et lorsque Tortora est revenu à l'antenne en 1987, après des années de calvaire, une seule phrase a suffi – « Alors, où en étions-nous restés ? » – pour ranimer, en direct, la mémoire émotionnelle d'un pays tout entier.
L'arrestation retentissante de 1983
Au sommet de son succès, brutalement, l'Italie s'est retrouvée face à l'impensable : l'arrestation d'Enzo Tortora. Le dispositif accusatoire contre l'animateur naît au sein de la méga-enquête du Parquet de Naples sur la Nouvelle Camorra Organisée (NCO) de Raffaele Cutolo : à l'aube du 17 juin 1983, Tortora est arrêté sous l'accusation de trafic de stupéfiants et d'association de malfaiteurs de type mafieux, désigné comme homme « organique » ou du moins proche du système camorriste.
L'élément décisif est que, dès le départ, la reconstruction ne reposait pas sur des preuves objectives solides (saisies, écoutes déterminantes, mouvements d'argent documentés le concernant), mais surtout sur les dénonciations de plusieurs détenus et collaborateurs de justice. Les noms récurrents sont Giovanni Pandico, Pasquale Barra (lié à la sphère de Cutolo) et Giovanni Melluso (« Gianni le beau », connu aussi comme « Cha-Cha »), auxquels s'ajoutent d'autres accusés de la zone NCO ; dans les reconstructions globales, on parle de nombreux faux témoignages et d'un nombre élevé d'accusateurs tout au long de l'enquête.
Un tournant emblématique du « comment » se construit l'affaire concerne les contacts et les « recoupements » recherchés a posteriori. Dans l'un des interrogatoires, par exemple, on confronte Tortora à des numéros de téléphone trouvés dans un agenda relié à un camorriste ; le fait stupéfiant, selon la reconstruction de l'Association des Victimes d'Erreurs Judiciaires, est que ces numéros ne sont même pas vérifiés immédiatement et ce n'est que bien plus tard qu'il apparaîtra que l'agenda n'appartenait pas à qui on pensait et que la référence n'était pas à Tortora, mais à Tortona, entrepreneur de Salerne.
Un autre chapitre concerne des accusations « de reconnaissance » qui, rétrospectivement, s'avèrent toxiques parce qu'elles ont transformé des suggestions en faits : parmi les déclarations révélées fausses figurent aussi celles de Giuseppe Margutti et de son épouse Rosalba Castellini, qui sont allés jusqu'à prétendre avoir vu Tortora vendre de la drogue dans les studios de télévision.
La première condamnation puis l'acquittement
Le verdict de première instance, le 17 septembre 1985, tombe avec une condamnation écrasante : 10 ans de réclusion et 50 millions de lires d'amende, dans le cadre du maxiprocès NCO. C'est un passage crucial car, à ce moment-là, « l'affaire » cesse d'être seulement une arrestation spectaculaire et devient formellement une culpabilité déclarée par un tribunal, avec un impact médiatique dévastateur.
Le renversement intervient lors de l'appel inévitable : la Cour d'Appel de Naples, le 15 septembre 1986, acquitte Tortora avec une formule pleine, et la raison fondamentale – documentée également en synthèse par l'Union des Chambres Pénales – est que les déclarations des repentis sont jugées non fiables et que des incohérences flagrantes émergent dans l'édifice accusatoire. Autrement dit, ce qui en première instance avait été considéré comme un « tableau » est devenu par la suite une mosaïque de fragments non vérifiés ou démentis, incapables de respecter le standard probatoire exigé.
La Cour de Cassation confirme l'acquittement en juin 1987, quatre ans après l'arrestation, mais entre recoupements tardifs ou inexistants et erreurs concrètes (comme la confusion Tortora/Tortona), le préjudice à la carrière et à la vie personnelle était déjà irrémédiable.
Ce que raconte la série télévisée de Marco Bellocchio
C'est cette matière humaine et civique, avant même d'être télévisuelle, qui constitue la matière première de la minisérie de Marco Bellocchio. Portobello est la première série HBO Original italienne, composée de 6 épisodes, diffusée à partir du 20 février 2026. Bellocchio signe la réalisation et participe également à l'écriture aux côtés de Stefano Bises, Giordana Mari et Peppe Fiore.
Dans le rôle d'Enzo Tortora, on retrouve Fabrizio Gifuni, accompagné – entre autres – de Lino Musella (Giovanni Pandico), Romana Maggiora Vergano (Francesca Scopelliti), Barbora Bobulova (Anna Tortora), Carlotta Gamba (Silvia Tortora), Alessandro Preziosi (le juge d'instruction Giorgio Fontana) et Gianfranco Gallo (Raffaele Cutolo). Les deux premiers épisodes ont été présentés à la Mostra de Venise le 1er septembre 2025, en avant-première avant le lancement sur la plateforme.
La série se propose comme un récit « civique » autant que dramatique, centré sur le court-circuit entre exposition publique et fragilité du système, entre narration et vérité. L'affaire Tortora devient ainsi un dispositif narratif capable de parler au présent, utile également aux nouvelles générations. Pour les plus jeunes, en effet, Enzo Tortora pourrait n'être qu'un nom « important » mais lointain, presque scolaire, tandis que la série le replace au centre comme personne avant d'être un symbole, et fait également circuler la mémoire de l'émission qui l'avait rendu si aimé.
Portobello ne demande pas au spectateur de tout connaître déjà : elle le plonge dans la popularité puis dans la chute, montrant comment un visage télévisé peut devenir, en un instant, le protagoniste tragique d'une histoire plus grande que lui. Et si aujourd'hui une minisérie peut restituer cette blessure avec la force du récit, c'est aussi parce que cette blessure – dans la manière dont elle a traversé médias, tribunaux et conscience publique – parle encore avec une clarté inquiétante.













